Une entreprise qui réunit des sophrologues, des traducteurs, des informaticiens, des bricoleurs professionnels, des consultants, et bien d’autres encore. Une entreprise où chacun a son mot à dire sur la gouvernance. Où l’on n’a pas de chef qui dit ce qu’il faut faire mais des conseils pour faire avancer ses projets. Oui, oui ça existe ! Et ça se développe même à grande vitesse !
C’est ce que Stephane Veyer, directeur de la Coopérative d’Activités et d’Emplois parisienne Coopaname, nous a expliqué jeudi 28 avril sous les voûtes huit fois centenaires du Collège des Bernardins. Rappelez vous… il y a quelques semaines nous vous annoncions sur ce site la création du nouveau séminaire de l’Ecole de Paris du Management « Economie et sens » co-organisée par François Rousseau et Michel Berry. Pour leur toute première séance ils nous ont proposé de découvrir un modèle d’organisation qui s’évertue à faire rimer sens et économie, les Coopératives d'Activités et d'Emplois (CAE).
CAE kesako ?
Comme leur nom l’indique les CAE sont des coopératives et plus précisément des SCOP (Sociétés Coopératives et Participatives), elles répondent donc aux mêmes règles de fonctionnement que les autres coopératives : Libre adhésion ; gouvernance démocratique : 1 personne = 1 voix ; autonomie ; lucrativité limitée : constitution de réserves impartageables et partage du résultat en fonction de l’activité et non du capital détenu ; éducation des coopérateurs ; intercoopération ; engagement au service de la communauté.
Cependant, leur modèle est tout jeune dans le monde de l’ESS. La toute première CAE, Cap Services, n’a, en effet, vu le jour à Lyon qu’en 1995. Mais en seulement quinze années le modèle a fait des émules et l’on compte aujourd’hui en France environ 80 CAE !
L’innovation c’est qu’elle propose de réunir des entrepreneurs, avec des savoirs faire différents, des attentes différentes, des passés différents…, mais qui ont tous envie d’entreprendre autrement. C’est pour cela que l’on peut trouver dans une même CAE des coiffeurs à domicile, des photographes, ou encore des couturiers.
Alors que depuis une vingtaine d’année maintenant la création d’entreprise est fortement encouragée et valorisée, notamment auprès des chercheurs d’emplois, les CAE représentent une alternative à l’entrepreneuriat individuel. Comme le nom du réseau fédératif des CAE l’indique il s’agit de « coopérer pour entreprendre ».
Mais pourquoi « Coopérer pour entreprendre » ?
Tout simplement parce que l’entrepreneuriat est une grande aventure, qui présente un certain nombre de risques et que dans toute aventure comme le veut l’adage « seul on va plus vite mais ensemble on va plus loin » !
Coopérer pour entreprendre cela permet notamment de ne pas tomber dans le cercle vicieux de la « micro entreprise – micro crédit – micro revenus – micro droits » comme dirait Stephane Veyer.
Comment ça marche ?
Dans un premier temps les porteurs de projet vont pouvoir, après signature d’une convention d’accompagnement avec la CAE, tester la viabilité de leurs projets. Ils vont pour cela bénéficier d’une prise en charge administrative, comptable et fiscale, et d’un accompagnement individuel et collectif.
Si cette phase s’avère concluante et que le porteur de projet parvient à réaliser sa première facturation il pourra alors signer un CDI, et deviendra « entrepreneur-salarié ». Ce qui lui permettra de développer son activité au sein de la CAE, qui se chargera de « transformer » son chiffre d’affaires en salaires. Il bénéficiera toujours d’un accompagnement et de formations, mais plus encore, il aura l’occasion de rencontrer d’autres entrepreneurs-salariés embarqués dans la même aventure, d’échanger avec eux, voire de mettre sur pied des projets communs.
Dans un troisième temps de son parcours l’entrepreneur-salarié sera amené à devenir sociétaire, c'est-à-dire à acquérir une part de la SCOP et à participer activement à sa gouvernance, notamment en votant lors des Assemblées Générales ou en devenant administrateur. Ainsi en plus de faire évoluer son projet personnel, il participera à l’évolution du projet collectif que représente la CAE.
Un équilibre fragile ?
La méfiance que pouvaient susciter les CAE à leurs débuts semble avoir fait place aujourd’hui à la curiosité. C’est, en effet, un flot d’interrogations auquel a dû répondre Stephane Veyer.
Car, quelle drôle d’entreprise, en effet, où une même personne peut être à la fois un entrepreneur proposant son (ses) savoir(s)-faire à ses clients, un salarié avec un contrat à durée indéterminée (mais dont la durée est en réalité conditionnée au niveau de chiffre d’affaires) et bénéficiaire de minima sociaux, si justement le chiffre d’affaires dégagé ne permet pas le versement de salaires suffisants. De plus en tant qu’associé l’entrepreneur est à la fois salarié et son propre patron !
Quelle bizarrerie au pays des grèves et manifestations de pouvoir faire varier les salaires en fonction du taux d’activité, sans contestation des salariés !
Et par quel enchantement ou maraboutisme entre t- on dans ces entreprises avec son projet économique et finit-on par partager un projet politique ?
Comment tout cela tient-il ? Et bien, nous n’avons pas eu de grandes révélations, pas de formule magique. Une seule piste : la confiance que les CAE ont su instaurer. La confiance, comme ciment indispensable au bon fonctionnement de ces organisations.
Une chose est sûre les CAE répondent à des logiques d’action différentes de celles que l’on trouve dans les entreprises à but strictement lucratif ou dans les organisations publics et de l’ESS d’accompagnement à l’entrepreneuriat. Leur savoir faire spécifique en constante évolution ne fait pour le moment l’objet d’aucune formalisation d’où la difficulté rencontrée par les acteurs lorsqu’il s’agit de révéler aux profanes les mécaniques internes. Les CAE restent encore largement des boites noires qui demandent à être explorées…